Le Ministère met les bouchées doubles et accélère la généralisation du Bac Pro en 3 ans. Et pourtant le rapport réalisé par sa propre administration suite aux expérimentations menées depuis 2005 concluent au contraire aux dangers de la généralisation. Vous trouverez en PJ une note récapitulative de la FCPE Nationale sur ce sujet, la Circulaire du Ministère et un tract de l’intersyndicale des enseignants de l’Académie de Versailles. Mais pour mieux comprendre les enjeux voici quelques éléments de réflexion.
LA FORMATION PROFESSIONNELLE
I- Des diplômes de niveau V aux diplômes de niveau IV puis post BAC
Aujourd’hui 2 dispositifs coexistent après la 3éme pour accéder au niveau IV par la voie professionnelle ou technologique :
1.l’enseignement professionnel avec les CAP/BEP en 2 ans avec la possibilité de poursuivre en BAC PRO en 2 ans soit une filière longue en 4 ans pour le niveau IV, voire une intégration en 1ére technologique qui est devenue rarissime 2.l’enseignement technologique (STT, STS, STI…) en 3 ans en lycée général
A ces 2 voies, s’est ajoutée une nouvelle possibilité depuis 2000 : l’expérimentation des BAC PRO en 3ans après la 3éme.10 000élèves sont concernés aujourd’hui.
La perspective pour les élèves de BEP, voire de CAP, de continuer en Bac Pro, leur permet de valoriser leurs acquis à la fois techniques et généraux voire d’accéder au niveau IV permettant à une partie non négligeable des élèves d’accéder à l’enseignement supérieur essentiellement en BTS. Pour ceux qui ne continuaient pas ils sortaient du système éducatif avec un diplôme de valeur nationale.
46% des BEP continuaient en 2nde de Bac Pro, 14% en 1ere technologique ; 9% des CAP accédaient en 2nde de Bac Pro.
II- Des évolutions brutales
Le ministre, M. DARCOS, par une note du 29/10/2007 aux recteurs vient d’accélérer une évolution de ces filières sans concertation. Des alertes avaient déjà signalées sur le contenu des réflexions gouvernementales en droit fil de la loi Fillon et des directives européennes mais aussi par la suspension des travaux des commissions travaillant sur la réforme des filières STI (sciences et techniques industrielles). L’objectif annoncé pour la rentrée 2008, c’est 45 000 élèves entrant en 2nde de Bac Pro en 3ans. En soit rien de répréhensible sauf que sans concertation, le contenu de ces formations ne sont pas déterminées et qu’elles doivent se substituer aux actuels 2nde de BEP. L’offre de formation ne s’élargit pas elle se réduit quantitativement pour nombre d’élèves qui ne pourront pas accéder à ce niveau mais la variété de l‘offre diminue aussi en passant de 95 à 20 Bac Pro.
III- Les orientations à court et moyen terme
Pourquoi une telle précipitation ? Parce que cette réforme conditionne la refonte totale de la filière professionnelle et que son terme est fixé à 2010.
Tout d’abord dans la répartition entre l’Etat et les employeurs des formations. A l’Etat la responsabilité d’une formation plus généraliste (d’où la concentration du nombre de Bac Pro) ; aux employeurs la formation d’adaptabilité aux postes.
Ensuite une nouvelle ventilation des élèves : suppression du CAP ; BEP sans possibilité de passerelle après ; ventilation des élèves actuels de l’enseignement technologiques en Bac Pro et une autre partie en 2nde générale scientifique avec une option STI mais Sciences et Techniques de l’Ingénieur. Ici se joue l’accès à l’enseignement supérieur qui entre les lycées avec les BTS et les universités avec les DUT vont s’octroyer les futurs bacheliers : aux BTS les Bacs Pro ; à l’IUT les Bacs Généraux.
Ces évolutions impliquent des recrutements tant en BEP qu’en Bac Pro de profils d’élèves ayant une formation initiale en fin de 3éme supérieure à celles d’aujourd’hui.
IV- Questions sur l’avenir des formations
Quelles offres de formations pour ceux qui ne pourront satisfaire ces nouveaux niveaux de recrutement ? A ce jour nombre d’élèves restent sans affectation après la 3éme : pas de place en lycée professionnel ou pas d’employeurs, et redoublement forcé. Qui va les prendre en charge à la place de l’Education Nationale ?
Après avoir obtenu le collège unique dans les années 70 ; après le rapprochement des lycées généraux et technologiques puis professionnels ; après l’orientation en fin de 2nde pour les filières technologiques et la mise en place des passerelles post BEP vers le Bac Pro, on revient aujourd’hui à une détermination d’orientation professionnelle en fin de 3éme pour de nombreux élèves. La marche arrière est-elle l’ambition du 3ème millénaire ?
Le volume horaire du Bac Pro en 3ans est très inférieur au Bac Pro en 4 ans. Pour suivre le rythme, cela induit d’une part des élèves ayant plus de capacités et d’acquis à la fin de 3éme et d’autre part des formations techniques et générales moins importantes. Cela induit aussi une diminution du nombre de postes dans l’Education Nationale. Cette réforme porte en elle la suppression de 7000 à 8000 postes, de quoi contribuer à atteindre l’objectif de réduction de 40 000 postes d’ici à 2010. N’est-ce pas la véritable raison de tout cela ? Tout cela était bien sûr indiqué dans les audits des inspecteurs généraux des finances que nous avions mis sur le site.
Les contenus des Bac Pro se trouveront profondément modifiés ; pour quelle compétence ? Les élèves qui sortiront de ces Bacs Pro ayant vocation à intégrer les BTS en lycée, les examens de BTS sont déjà modifiés (pour certains) pour prendre en compte ce nouveau public, notamment par la modification des coefficients des matières.
Le transfert de la partie professionnelle des formations actuelles aux employeurs n’est-elle pas un retour en arrière ? Ainsi les employeurs formeront uniquement les jeunes à l’adaptabilité à leurs postes de travail et la valeur de cette formation ne pourra se prévaloir d’une reconnaissance nationale. Ainsi les jeunes titulaires de leur diplôme devront accéder à une formation « maison » pour être « employables ».
Conclusion
Avec cette nouvelle étape des réformes, l’utopie post-soixante-huitarde d’une Education Nationale pour tous (difficilement mise en œuvre dans les années 70 et 80), ayant l’ambition de permettre à chacun d’accéder à un haut niveau de culture générale et de définir son projet professionnel seulement à la fin d’un véritable parcours généraliste, finit de voler en éclats. La sélection (orientation) revient au grand galop. L’entreprise reprend les droits que mouvements syndicaux et aspirations sociales lui avaient arrachés. Et les enfants des secteurs les plus populaires (pour ne pas dire défavorisés) de la société, sortiront aussi précocement qu’avant, d’un cursus scolaire bien trop long et inadapté pour eux et trop coûteux pour l’Etat.
Dans une logique de désengagement de l’Etat providence et de développement de l’Etat libéral ; face aux enjeux d’une technologie galopante mondialisée qui demande des investissements considérables et constants pour assurer une formation de qualité aux nouvelles générations : l’Etat fait ses choix. Choix du cœur de cible de sa société et tant pis pour ceux qui n’atteignent pas le niveau nécessaire. Tant pis aussi pour ceux qui l’atteignent car ils seront formatés à bon compte pour satisfaire aux besoins du marché. Tant pis enfin pour ceux qui dépassent le niveau car ils auront du mal à y trouver la place qui leur était réservée. Demandez donc aux Bacs +5 qui prennent des postes EVS ou qui pointent aux ANPE. Choix de ses partenaires financiers. Par la formation professionnelle l’Etat laisse aux Chambres de Commerce le leadership de ce secteur et ainsi, de l’apprentissage aux diplômes universitaires, les valeurs du monde de l’entreprise (concurrence, rentabilité, performance et celles moins recommandables que l’on nomme pression, individualisme, arrivisme, culte de l’argent et du pouvoir) l’emporteront sur les valeurs ancestrales héritées du siècle des lumières et de bien d’autres philosophes qui n’avaient pas encore intégré qu’il fallait travailler plus pour gagner (peut-être) plus. La vie se réduisant alors à cette seule ambition être « employable ».




Commentaires