D’abord un état de lieux.
De nombreux changements ont été opérés dans l’enseignement des langues vivantes depuis ma première rentrée au lycée en 1999, changements qui ont, dans ce court laps de temps, complètement modifié nos objectifs, notre rapport à la matière ainsi que notre manière d’enseigner.
Le projet de réforme Fillon plaçait l’Anglais (je devrais dire l’ « Anglais de Communication Internationale ») parmi les disciplines principales d’un socle commun de connaissances en proposant notamment le dédoublement systématique des cours de langues en terminale. Monsieur de Robien revient sur la proposition Fillon, supprime tous les dédoublements, y compris ceux dont les élèves bénéficiaient jusque là, et impose la mise en place de cours par groupe de vingt élèves.
Est-ce que les groupes de 20 évitent les mélanges incohérents entre sections différentes et préparations différentes au BAC (du type préparation à l’oral et à l’écrit dans le même groupe) ?
La constitution de groupes de 20 va être un exercice périlleux, c’est évident. Les "mélanges incohérents" sont donc loin d’être exclus dans la mesure où il faudra bien faire avec les moyens attribués par la Dotation Horaire Globale. La tendance pourrait même être accentuée : il faudra remplir les groupes pour que les heures soient rentables, car, dans certains cas, et comme nous le verrons plus bas, cette réforme est coûteuse en heures mais, soyons clair sur un point, les élèves, eux, ne récupèrent pas l’heure perdue depuis la réforme Allègre.
Quelle est la réelle différence avec les dédoublements si nous travaillons avec des classes à 35 élèves ?
Les professeurs de L.V. ne travailleront plus avec des classes à 35 élèves en terminale générale mais avec des groupes de 20 constitués parfois à partir de plusieurs classes ; le concept de « classe » nous est donc dorénavant complètement étranger. L’heure de dédoublement, quant à elle, permettait de mettre l’accent sur l’oral autour d’activités favorisant l’individualisation de l’enseignement, le travail méthodologique pour la préparation du bac, de recherche documentaire sur Internet, et bien d’autres choses encore. A 15 par groupe, c’est une heure souvent très efficace pour les élèves ; à 20, le rapport à l’élève est complètement différent et les activités de groupe sont beaucoup plus difficiles à mettre en place : 20 élèves, c’est deux de trop pour le laboratoire de langue et pour la majorité des salles multimédia. A l’heure où le ministère vante l’utilisation des nouvelles technologies, quelle incohérence ! J’ajoute que la suppression des dédoublements qui semble programmée en SES est également incohérente de ce point de vue là. Une petite précision : pour l’année en préparation, certains groupes seront inférieurs à 20 ; nous atteindrons très certainement les 20 élèves dans la très grande majorité des groupes dès l’année prochaine. Les Conseils de classes du 3ème trimestre et les équipes de direction y veilleront tout particulièrement lors de la constitution des classes, nous le savons bien. Force est de le constater, le principe de gestion comptable gouverne bon nombre de nos décisions.
Le nombre de groupes me paraît juste par rapport au nombre d’élèves par classe. Comment s’effectue la composition ?
Il faudrait demander au proviseur et à son adjointe pour une analyse plus fine. Il n’y a aucun principe de composition : le groupe doit être constitué de 20 élèves, c’est la seule contrainte à respecter. Mais, à terme, dans le nouveau cadre européen, c’est-à-dire de l’évaluation par compétence (notez que les chefs d’établissements nous incitent déjà fortement à évaluer les élèves de cette manière), on pourrait voir émerger de nouveaux groupes, à géométrie variable, constitués selon des critères de réussite ou d’échec dans certains types de compétences. Les groupes de compétences nous rappellent évidemment les modules de seconde, soi-disant « groupes de besoins », et à une expérience... à moitié abandonnée ! A moitié car, comme vous le savez, les évaluations à l’entrée de seconde qui servaient à constituer les groupes de modules ont purement et simplement été supprimées par le ministère depuis trois ans ! Et les modules ont été remplacés par des demi-groupes. Où est donc la cohérence ?!
Cette nouvelle méthode génère-t-elle des difficultés supplémentaires d’emploi du temps ou non ?
Absolument ! Elle va générer une multiplication des alignements pour constituer les groupes de 20 : il va falloir découper toutes les classes de même niveau et les aligner pour programmer tous les cours de langues en même temps, ce qui risque d’avoir une incidence très forte sur les EDT des classes (et des professeurs !), donc sur les rythmes scolaires... Et se révéler un vrai cauchemar pour trouver des salles de classes. On peut souhaiter bien du courage aux proviseurs adjoints !
Y a-t-il un but officiellement énoncé ?
Non, je ne crois pas. Le ministère s’empêtre tout simplement dans ses promesses démagogiques. Le groupe de 20 (nouveau seuil de dédoublement en LV) est présenté comme une mesure compensatoire. Nous savions bien au moment où nous étions présentés comme les"grands gagnants de la réforme Fillon" (alors qu’en fait nous faisons à nouveau partie des grands perdants et ce depuis celle de M. Allègre en 2000 !) que le dédoublement systématique des cours de terminale ne serait jamais financé. Il s’agit encore une fois de faire des économies.
Je ne sais pas ce qui s’est décidé dans les autres académies, mais n’oublions pas que nous sommes dans la deuxième phase du mouvement de décentralisation. De plus en plus de décisions se prennent au niveau rectoral maintenant et le poids de la Région est de plus en plus fort. Chaque politique académique dépend de ses moyens financiers. En Ile-de-France, nous n’avons pas trop de soucis à nous faire mais qu’en sera-t-il dans des académies plus pauvres en moyens ? La voie est officiellement ouverte pour un enseignement à plusieurs vitesses.
Pourquoi est-il question de surcoût ?
Voici un exemple :
| prévision avant réforme(DHG de février 2005) | avec les groupes de 20 | surcoût | |
| Term L 30 élèves | 1gr / 4h prof | 2gr à 3h prof | +2h |
| Parfois, la réforme permet de faire des économies : | |||
| Term S 66 élèves | 3 gr à 3 h et 1 gr à 2h (car < 25 élèves (ancien seuil de dédoublement | 4 gr à 2h | -3 |
Mais imaginez le surcoût s’il avait fallu dédoubler tous les cours de terminale comme M. Fillon l’avait généreusement annoncé ! Voilà un bel exemple d’effet d’annonce et d’une politique gouvernementale particulièrement démagogique. Les groupes de 20 ont donc permis au ministère de faire de considérables économies par rapports aux dédoublements systématiques.
Quels sont les changements de conditions de travail pour les professeurs ?
Nous n’effectuerons pas plus d’heures de cours devant élèves évidemment, mais nous aurons plus de groupes, donc des difficultés de suivi pédagogique supplémentaires. Il faut également noter que le nombre de nos préparations va augmenter puisque nous ne pouvons pas avoir, par exemple, deux groupes de terminale ES dans la mesure où tous les cours de LV1 ES seront alignés comme je l’ai déjà mentionné plus haut ; c’est un collègue qui assurera les cours de l’autre groupe. En moyenne, il faut rajouter une préparation supplémentaire pour chaque professeur, ce qui, pour les certifiés surtout, alourdit considérablement la charge de travail.
Cette division des classes en groupes de 20 va de plus nous exclure partiellement des équipes pédagogiques. En effet, comment mener un travail interdisciplinaire ou tout simplement avoir le sentiment de faire partie d’une équipe pédagogique si nous n’avons qu’une partie de la classe ? Cela n’aurait pas beaucoup de sens, vous en conviendrez. Jetez un oeil du côté de nos collègues d’Allemand qui, pour d’autres raisons certes, vivent l’exclusion dans sa forme la plus extrême. Cette réforme, c’est, à terme, l’isolement pédagogique assuré des professeurs de langues. Et dire qu’on nous vante les mérites de l’interdisciplinarité ! Cette année, j’ai fait partie d’une équipe de Première L qui a travaillé sur des projets interdisciplinaires en Lettres, Histoire-Géographie, Anglais LV1, Anglais de Spécialité et Espagnol LV2 ; nous avons été suivis par la Commission d’Innovation Pédagogique du rectorat qui prolonge l’expérience avec nous en 2005-2006. Pour quoi faire ? Pour le simple plaisir d’expérimenter peut-être ?! Que d’incohérences décidemment !
Qu’en est-il de la question de la baisse du niveau des élèves ? Discours nostalgique de l’enseignant frustré ou réalité ?
Depuis la réforme 2000, l’horaire-élève hebdomadaire est dans la majorité des cas inférieur au minimum vital de 3h en première et en terminale, seuil en dessous duquel, nous le répétons souvent, aucun progrès n’est possible car les élèves ne sont pas suffisamment exposés à la langue : sachez en effet que nos élèves n’ont plus que 2h d’anglais par semaine dans un grand nombre de sections (deux fois 50 mn effectives à Camille Pissarro en fin de journée). Quant au niveau des élèves, il a évidemment baissé, aucun doute sur ce point ; il suffit de faire un petit calcul très simple sur deux années scolaires, la première et la terminale S, par exemple : 1 h de moins par semaine multiplié par le nombre de semaines, disons 34, multiplié par deux donne 68 heures de perdues, soit l’équivalent d’UNE ANNEE ENTIERE d’anglais en terminale. Seuls les bons élèves s’en sortent car ce sont ceux qui sont déjà « sur les voies de l’autonomie » pour réutiliser un terme cher à nos formateurs à l’IUFM ; quant aux autres, inutile de s’appesantir sur l’ampleur des difficultés qu’ils doivent affronter. Et pour nous, encore ce sentiment d’impuissance et donc toujours plus de frustration.
Enfin, je voudrais achever cet entretien en évoquant le véritable désarroi des professeurs de langues qui ne savent plus ni quoi, ni comment enseigner. Prenons un nouvel exemple : on réintroduit dans les manuels d’anglais des dossiers de civilisation (qui sont souvent difficiles à traiter d’ailleurs ; donc, on pioche ici et là en fonction des capacités et de l’intérêt de nos élèves) mais le nouveau cadre européen ne semble pas y laisser beaucoup de place, la priorité étant accordée aux sacro-saintes « compétences de l’anglais de communication internationale ». Aussi, les sujets de baccalauréat sont bien souvent très pauvres en civilisation et comme le programme n’est pas assez précis et trop vaste, les concepteurs de sujets évitent de prendre trop de risques. Je me prononce vraiment pour un programme de civilisation contraignant, cela permettrait de revaloriser la matière et donner plus de sens à notre enseignement ; mais nous le savons bien, dans le cadre d’une conception purement utilitariste de l’enseignement de l’anglais, ce n’est certainement pas dans cette direction que les choses vont évoluer. Et puis, encore une fois, avec deux séances par semaine, il reste bien peu de place pour cette incontournable composante de notre enseignement qu’est la civilisation.
En bref, le mouvement est celui-ci : supprimer des heures d’enseignement et saupoudrer ici et là un peu de soutien ou de soutien-renforcement (comme c’est le cas au lycée Pissarro) en fonction des moyens restants pour donner l’impression de combler les brèches alors que ce sont des gouffres qui sont en train de se constituer ! Et quant à moi, pour qui l’école a été un moyen d’ascension sociale par rapport à mes origines ouvrières, je déplore que toutes ces mesures nous amènent à tirer cette unique conclusion : l’école ne participe pas à la réduction des inégalités sociales mais au creusement du fossé (un récent rapport de l’Observatoire des Inégalités en atteste très clairement). En somme, cette nouvelle mesure, c’est un nouveau coup de poignard dans le dos.


Commentaires