La note de vie scolaire
Argumentaire
Le projet du ministre
Le principe était déjà inscrit dans la loi Fillon, loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’Ecole.
On le trouve simplement mentionné à l’article 32, consacré au diplôme national du brevet, sans autre commentaire : le diplôme national du brevet « ...comprend une note de vie scolaire... ».
L’idée n’était pas plus développée dans le rapport initialement annexé : le diplôme national du brevet « ...inclut une note de vie scolaire... ».
Le ministre Robien applique la loi : la note de vie scolaire sera instaurée dès la rentrée 2006, « elle doit faire partie du comportement attendu au titre du socle », et sera donc prise en compte dans l’évaluation du brevet des collèges.
Un texte réglementaire, qui devrait être diffusé au printemps, en précisera les dispositions . Mais, d’après les informations en notre possession, cette note serait attribuée chaque trimestre à tous les élèves du collège de la 6° à la 3°, sur la base d’une concertation préalable entre le professeur principal, le conseiller principal d’éducation et le chef d’établissement.
Lors de la séance de questions au gouvernement (Assemblée nationale), du 18 janvier 2006, le ministre de l’Education nationale a fait les commentaires suivants : le socle commun est constitué de connaissances et de compétences. Parmi les compétences se trouve celle relative aux acquis de la citoyenneté : respect des autres, respect du règlement, respect des valeurs de l’Ecole.
Même si la famille est porteuse de valeurs, l’Ecole doit aussi, de son côté, récompenser les bonnes attitudes, telles que le respect et les engagements de l’élève, que ces derniers s’exercent au sein de l’établissement ou dans un cadre périscolaire : aide aux personnes âgées ou handicapées, vie associative, etc. La note de vie scolaire doit aussi sanctionner les incivilités : même si elle ne peut régler toutes les situations de violence, elle constituera un repère utile pour l’élève.
L’analyse de la FCPE
Quand on sait combien la notation chiffrée est un instrument d’évaluation très imparfait, y compris lorsqu’elle doit mesurer des résultats apparemment objectifs comme en mathématiques par exemple, on imagine sans peine les difficultés prévisibles et l’arbitraire qui en résultera lorsqu’il s’agira de noter la « vie scolaire » de l’élève, qui prend tant d’aspects différents :
comment arrivera-t-on à apprécier par une seule note des domaines aussi divers que l’assiduité, le respect des personnes, du matériel, l’engagement au sein et en dehors de l’établissement, voire, comme c’est envisagé, la prise en compte de l’attestation de sécurité routière ? Pourquoi pas les cours de secourisme ?
selon quels critères objectifs sera établie la grille de notation, pour justifier une augmentation ou une baisse de cette note ?
au nom de quoi l’équipe pédagogique sera-t-elle compétente pour intégrer les éléments relatifs à l’engagement de l’élève hors de l’établissement scolaire ?
comment résoudre les conditions d’inégalité des élèves, entre ceux qui auront le temps, ou les moyens, ou les capacités de s’engager, et les autres ?
comment sera évalué l’engagement d’un élève qui serait amené à s’opposer à l’administration, Comment s’assurer d’un traitement égal dans tous les établissements ?
comment échapper au risque d’une double sanction, celle infligée par le chef d’établissement ou le conseil de discipline, et les conséquences de cette sanction dans la note de vie scolaire ?
comment distinguera-t-on un élève insolent d’un élève utilisant des termes dont il n’a pas conscience qu’ils peuvent blesser (l’inverse, de professeur à élève, pouvant aussi exister) ?
- comment éliminer la marge de subjectivité qui existe dans la façon dont chacun reçoit les paroles, les mimiques ou les gestes de l’autre ?
Ces quelques interrogations montrent que l’on s’engage résolument dans le règne de l’arbitraire qui risque de provoquer une succession de conflits entre élèves, professeurs, ...et parents.
La note de vie scolaire ne sera qu’une éphémère solution de facilité (« Si tu ne tiens pas tranquille, je te baisserai ta note de vie scolaire ») qui risque de déraper en situations de marchandage et de négociation malsaines, où il s’agira pour l’élève de faire des promesses de bonne tenue...pour rattraper des points !
Cette conception utilitariste, infantilisante et méprisante de la mission éducative de l’Ecole est aux antipodes de la nôtre.
Nous ne sommes pas opposés à ce que l’engagement des élèves en faveur de leurs pairs au sein de l’établissement soit reconnu : par exemple en donnant du temps et des facilités aux élèves élus pour remplir leur mandat sans que leur travail personnel en pâtisse.
Ils ne s’engagent pas pour obtenir « une bonne note », mais parce qu’ils estiment nécessaire de prendre toute leur place dans le fonctionnement de l’établissement, qui est aussi le leur.
D’autres, s’engageant ailleurs et autrement, n’ont nullement envie d’en faire état.
Beaucoup, qui voudraient le faire, ne le peuvent pas, trop absorbés qu’ils sont par la somme de travail ou les difficultés scolaires qu’ils rencontrent.
La mission de l’Ecole, ce n’est pas de noter le degré de civilité de tel ou tel élève, c’est d’avoir pour chacun la même ambition d’accès à l’état de citoyen responsable et agissant.
Cette mission doit s’accomplir dans la durée, et au travers de toutes les activités de l’établissement. Des dispositions existent et sont peu pratiquées : l’heure de vie de classe, l’éducation civique, juridique et sociale.
Des modes de travail, qui permettaient l’exercice effectif de l’entraide, de la coopération, du dialogue structuré et réfléchi ont été supprimés ou largement négligés : les TPE en classe terminale ou les IDD au collège.
Lorsque l’élève commet une faute ou une infraction au règlement de l’établissement, il doit être justement sanctionné : la sanction doit être proportionnelle à la faute commise, elle doit être justifiée, acceptée, et réparatrice.
Et, bien entendu, le règlement intérieur doit être respecté par tous, adultes y compris : l’équipe pédagogique, qui prétend promouvoir et faire respecter un comportement civique, doit être irréprochable en la matière.
Cette disposition est en contradiction avec les textes existants : la circulaire 2000-105 du 11 juillet 2000 stipule qu’« ...il convient de distinguer soigneusement les punitions relatives au comportement des élèves de leur travail personnel... ».
La fiche d’accompagnement pédagogique précise qu’« ...un comportement en classe, inadapté perturbateur, ne peut être sanctionné par une baisse de note ou par un zéro entrant dans la moyenne de l’élève... ».
Or ce sera le cas, puisque la note de vie scolaire entre dans le calcul de la moyenne pour la délivrance du diplôme national du brevet.
La fiche d’accompagnement ajoute : « ...relevant du domaine disciplinaire, il [le comportement] doit être sanctionné d’une autre manière, par une punition ou une sanction scolaire ».
Cette mesure, de fait, sera inefficace : la note de vie scolaire influerait uniquement sur la délivrance du diplôme national du brevet, qui n’a par ailleurs aucune conséquence sur la poursuite des études : on peut obtenir le diplôme et ne pas être autorisé à passer dans la classe supérieure, on peut aussi passer dans la classe supérieure sans posséder le diplôme !
Extraits du rapport de l’inspection générale de l’Education nationale intitulé :
« Les acquis des élèves, pierre de touche de la valeur de l’Ecole ? » juillet 2005
« ...Contrairement à ce qui se pratique à l’école primaire, la note demeure reine dans le second degré ; malgré ses faiblesses. Celles-ci sont bien connues : inconsciemment, même avec un barème, les correcteurs notent différemment un élève supposé bon ou mauvais, un garçon ou une fille, une copie située au début ou en fin de correction.
Consciemment, un enseignant utilise la note pour encourager un progrès ou sanctionner une attitude ; il note donc différemment des prestations comparables.
D’un contrôle à un autre, la même note peut rendre compte de qualités différentes : rapidité et technicité un jour, inventivité et expression un autre. Sur le même devoir, la note recouvre des compétences différentes selon qu’elle résulte d’un grappillage minutieux ou d’une partie du devoir traitée avec brio. Le même élève, lent, émotif, ne donne pas la même prestation en temps (trop) limité qu’en temps libre, etc. Enfin, cause maintes fois dénoncée de la relativité de la note, l’enseignant s’efforce le plus souvent de fabriquer un contrôle et un barème qui étalent les notes et répartissent les élèves en trois groupes : les bons, les moyens, les faibles*.
Il serait suspect que tous ses élèves réussissent...
La note est donc relative, peu fidèle, peu explicite. Et pourtant elle est admise par tous, élèves, parents, enseignants, chefs d’établissement. C’est le support de (presque) tout dialogue sur les acquis des élèves. Il est vrai qu’elle se communique aisément, qu’elle permet des classements, des moyennes, des agrégats, des traitements statistiques [...]
C’est aussi en vue du brevet des collèges que se réfléchit aujourd’hui la possibilité d’attribuer une « note de vie scolaire », une « note découverte professionnelle » avec des critères et des pondérations difficiles à préciser [...]
Puisque c’est la note qui compte, « avoir la moyenne » devient insidieusement une norme et le salaire escompté d’un effort justement mesuré. Ce minimum, lorsqu’il est atteint, apporte une certaine tranquillité à l’élève vis-à-vis du professeur, à l’enfant vis-à-vis de ses parents et garantit le passage dans la classe supérieure. On est loin de l’élève « acteur » de sa formation, loin du sens des apprentissages et d’un rapport fructueux au savoir [...]
La notation stimule les élèves, les encourage et distingue les meilleurs. A l’inverse, elle décourage, dégoûte de la matière dans laquelle les résultats sont mauvais et fait perdre l’estime de soi. Elle touche bien souvent la personne plus que ses acquis. Autre faiblesse, elle rend compte d’un état plus qu’elle n’indique un but ou un chemin. La note sert peu les progrès de l’élève. L’évaluation critériée constituerait un meilleur outil mais à condition que l’élève fasse bon usage de ses évaluations... ».
* Ce que André Antibi, directeur du laboratoire de didactique des sciences de l’université Paul Sabatier à Toulouse appelle « la constante macabre ».


Commentaires